Le désenclavement ne réside pas dans les techniques, mais dans les esprits

Un article de Guides CRéATIF - Espace de travail collaboratif.

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L’ENCLAVEMENT PHYSIQUE ET SYMBOLIQUE: UNE MISE EN PERSPECTIVE HISTORIQUE A PARTIR DE L’EXEMPLE DU MASSIF CENTRAL


De manière paradoxale, la notion d’enclavement des régions de montagne renvoie certes à des réalités matérielles objectives (relief, distances, difficultés de communication…), mais ne peut être comprise que dans la dimension subjective et immatérielle de sa perception par les habitants. L’enclavement, c’est d’abord un sentiment, toujours douloureux, qui renvoie à la conscience d’un éloignement, d’une séparation, d’une exclusion même. De fait, l’enclavement, ce ne sont pas seulement des difficultés, c’est l’idée que ces difficultés sont injustes, qu’elles témoignent d’une négligence ou d’un abandon. Le sentiment d’enclavement est donc particulièrement insupportable dans une civilisation de la technique qui prétend chaque jour abattre de nouveaux obstacles.

On ne peut toutefois comprendre les besoins et les attentes des populations des hautes terres du Massif central en matière de moyens de communication et d’échanges culturels si l’on ne prend pas en compte l’histoire longue de leurs relations avec les « centres d’impulsion » de la modernisation du pays.

En effet, avant la révolution industrielle, le Massif central n’était pas un espace particulièrement mal desservi. La mobilité des montagnards, pluriactifs endurcis, compensait les handicaps de la « morte saison ». Ce n’est qu’avec le chemin de fer, au milieu du 19e siècle, et le déclin des emplois saisonniers, que les hautes terres sont apparues comme un espace répulsif, tardivement ou imparfaitement desservi.

Or, cette rupture de continuité dans le maillage du territoire a coïncidé avec le début – d’abord lent, puis peu à peu accéléré – du phénomène de la dépopulation. Non pas qu’il faille voir un lien de cause à effet entre enclavement et émigration rurale (la recherche historique montre que les choses sont bien plus complexes), mais la prise de conscience que les « bienfaits » de la modernité étaient distribués de manière inégale fut douloureuse pour des populations qui ne voyaient guère leurs conditions de vie s’améliorer, et au sein desquelles les départs des « plus capables » jetaient le doute sur l’avenir des hauts pays. Mais plus douloureux peut-être fut le sentiment que toute innovation ne pouvait venir que de l’extérieur, que les zones rurales et montagnardes étaient autant de « bouts-du-monde » condamnés à attendre de l’extérieur et de la sollicitude de l’État les moyens de leur intégration à la société moderne. De leur côté, les enfants du pays émigrés, fiers de leur intégration urbaine et de leur réussite sociale, revenaient au village la bouche pleine des merveilles de la « ville-lumière » et, paradoxalement, désiraient que rien ne change au village, écrin de leurs souvenirs.

Le siècle avançant, les hauts pays se virent à chaque fois les derniers servis : pour l’eau à domicile, l’électrification, le goudronnage des routes, la couverture hertzienne, et enfin le développement des moyens modernes de déneigement. D’autant qu’à partir des années 1950, on était passé de la dépopulation insensible à la franche déprise, voire à la désertification dans certains cantons, et les services publics ou privés ne pouvaient garantir à une population clairsemée et vieillissante le même niveau de prestations que dans les grandes agglomérations industrielles. Et lorsque vinrent, attirés justement par l’enclavement et le silence, les premiers résidents secondaires et les néo-ruraux, le malentendu fut à son comble.

Pourtant, les pays de montagne ont apporté leur contribution à l’invention de la modernité sociale et culturelle, et notamment à l’adaptation à la dispersion de l’habitat et aux faibles densités. Depuis deux générations maintenant, les hauts pays sont des lieux de re-création du lien social, avec une vie municipale ou intercommunale active, et des initiatives individuelles ou collectives dignes d’attention : expériences de radio (comme à Craponne-sur-Arzon) ou de télévision locales (Télé Millevaches en Limousin), bibliothèques en réseau (comme en Cévenne ardéchoise), pôles de services et d’accueil font mieux que lutter contre l’enclavement – ils le retournent en facteur de créativité sociale et culturelle.

Aussi, on aurait tort de penser la demande d’accès aux nouveaux réseaux de communication (internet à haut débit, TNT, etc.) comme une attente passive de populations « attardées » et « consuméristes » : les micro-sociétés des hauts pays ne veulent pas être seulement des récepteurs finaux, mais également des émetteurs. À usage local, et vers le global. S’il y a en effet une leçon qui a été tirée de l’expérience douloureuse de l’enclavement et de la déprise, c’est bien celle de la nécessité du lien social, de l’échange, et de l’estime de soi que procure une relation équilibrée à l’autre et à l’ailleurs. Sans complexe d’infériorité, et sans déni des réalités. Le véritable désenclavement ne réside pas dans les techniques, mais dans les esprits.

Pierre CORNU, Maître de conférences en histoire contemporaine, Université Blaise Pascal – Clermont 2